Projet présenté par Simon Teyssou, architecte, directeur de l’ENSACF

Fidèle à son histoire et à son implantation géographique dans le Massif Central, l’ENSACF affirme sa volonté de cultiver ses singularités.

L’école souhaite consolider ses trois domaines d’étude conférant grade de master, lesquels interrogent les thématiques suivantes : la transition écologique, la régénération des territoires et l’héritage.

Mais elle ambitionne aussi de devenir un établissement de référence sur deux thématiques transversales -les ruralités et les marges- tout en approfondissant sa pédagogie fondée sur l’expérimentation et la pensée transcalaire.

Pour offrir un environnement intellectuel de haut niveau sur ces sujets, l’ENSACF considère le développement de la recherche comme sa priorité.

Cette stratégie vise à rendre l’établissement plus identifiable dans le paysage des écoles d’architecture françaises et plus attractive auprès des étudiants français mais aussi étrangers.

Le Massif central : un territoire d’étude privilégié

Le Massif central, territoire élargi qui intéresse prioritairement l’ENSACF, est caractérisé par une densité moyenne, faible à très faible ; une part prépondérante du territoire est non-bâtie, occupée soit par des cultures, des pâturages et des forêts, soit par des aires naturelles significatives ; la mobilité quotidienne est principalement fondée sur l’automobile individuelle ; une part importante du tissu urbain est constituée de maisons (regroupées en bourgs, diffus ou regroupées en lotissement) ; le territoire est structuré par la présence de petites et moyennes villes dans un paysage rural et parfois industriel ; la gouvernance territoriale est plutôt fragmentée, l’ingénierie est déficitaire.

Le territoire du Massif central, considéré dans sa diversité, offre des pistes de déploiement pédagogiques et de recherche qui intéressent les pouvoirs publics tout en permettant à l’ENSACF de consolider ses partenariats existants et d’en provoquer des nouveaux. Forte de son expérience sur le sujet, l’ENSACF considère qu’elle a un rôle essentiel à jouer à l’échelle nationale sur la question de la transformation des territoires ruraux, des situations périurbaines, des centre-bourgs, et des petites et moyennes villes.

Les ruralités

Dans une situation critique au sein de laquelle les logiques métropolitaines apparaissent moins soutenables, d’autres scénarios sont à inventer et d’autres possibles à imaginer. La redéfinition du rôle de l’architecte et de ses compétences, en particulier, rendue indispensable dans le contexte du nouveau régime climatique, invite à envisager autrement les espaces ruraux, tant en raison de la ressource inestimable qu’ils représentent que pour les manières de faire alternatives qu’ils accueillent. Alors qu’ils étaient encore naguère associés à des inerties peu attractives, les conditions critiques contemporaines et les enjeux de demain (recyclage et économie de moyens, écologie des ressources, écosophie, agriculture, redéfinition des relations à l’animalité, etc.) en font des matrices de questionnements stimulants, de recherche de pointe et d’engagement responsable.

Ces démarches exploratoires, visant à questionner l’architecture et la transformation des territoires à partir d’autres paradigmes que celui de l’urbain généralisé sont actuellement explorées dans des contextes nationaux ou internationaux, académiques, pédagogiques ou professionnels (Réseau ERPS, Alterrurality du réseau ARENA, Réseau des territorialistes, Rural Studio, etc.). A l’ENSACF, elles sont déjà largement à l’œuvre de par les axes de recherches, les partenariats, les sites d’étude et de projet explorés tant en Licence qu’en Master.

L’enjeu des ruralités se présente, pour l’ENSACF, moins comme un objet circonscrit de recherche ou d’enseignement que comme un horizon transversal sous lequel peuvent se déployer de façon cohérente des programmes pédagogiques, des contenus thématiques d’enseignement, des partenariats, des voyages d’étude, etc. Le pluriel des ruralités indique ici l’intention, elle aussi, affirmée fortement, de cultiver cette multiplicité d’approches et de ne pas s’enfermer dans une seule et unique voie dogmatique. Le pluralisme revendiqué des démarches tient compte des situations territoriales elles-mêmes très diversifiées selon leurs cultures propres, leurs contextes géographiques… et prend acte de la nécessité, face à un avenir incertain, d’expérimenter d’autres scénarios plausibles pour ces milieux ruraux, sans a priori idéologique.

Cette orientation du projet d’établissement vise ainsi à renforcer des enseignements diversifiés déjà engagés dans cette voie, à stimuler de nouvelles perspectives, et à créer, à terme, de nouvelles ressources pédagogiques. L’horizon des ruralités doit permettre, dans les années à venir, de faire de l’ENSACF un établissement de référence dans ce domaine, attractif, capable d’offrir un environnement intellectuel de haut niveau sur 5 ces problématiques.

Les marges comme objet de recherche

Le questionnement problématique qui anime le groupe de recherche « Ressources » de l’ENSACF s’appuie sur la mise en relation et en résonance des deux termes « architecture » et « marges ».

Cette thématique, « architecture et marges », trouve son sens et sa pertinence dans le contexte contemporain, marqué par une crise systémique (tout à la fois environnementale, sociale, politique, économique) et par de profondes mutations (mondialisation ; territoires, ancrages et mobilités multi scalaires ; révolution numérique ; société de la connaissance), produisant du paradoxe : un monde qui s’ouvre (échanges mondialisés, rapidité de l’information, transferts de connaissances et de compétences…) autant qu’il se referme sur lui-même (repli identitaire, fermeture des frontières…).

Contexte qui nécessite de penser la complexité, et appelle un changement de paradigme, dans le champ de l’architecture tout particulièrement. Dans cette perspective, les marges – terme polysémique, aux représentations et connotations mouvantes – constituent de notre point de vue tout à la fois les symptômes de la crise, un champ d’observation privilégié, et un potentiel d’inventions, et de transformations. Car, c’est depuis les marges que s’expriment les critiques, les expérimentations, la transgression, la résistance, la résilience.

Aussi l’ENSACF fait le choix d’interroger le champ de l’architecture – les projets, les processus, les postures, les outils, les méthodes – depuis les marges, depuis ses marges. Le programme de recherche se développe autour de deux axes, « les marges de l’architecture », et « l’architecture des marges ».

L’expérimentation

L’ENSACF réaffirme l’intérêt qu’elle porte à la pédagogie de l’expérimentation. Elle consolide son implication dans l’évolution et le renforcement de ses activités pédagogiques et de recherche vers la constitution d’une articulation formation-recherche-métiers par la démarche expérimentale et sa valeur culturelle.

L’existence, au sein de l’ENSA de Clermont- Ferrand, d’enseignements de licence sur la transformation de la matière permet de construire les modalités pédagogiques du design-build dans une progressivité pédagogique pertinente et dynamique des enseignements tout au long du cursus de l’ENSACF. Cette structuration permet de répondre pleinement aux différents axes prioritaires définis par la stratégie nationale pour l’architecture (SNA).

De par la nature de son territoire entre ruralité et urbanité, les thématiques développées par l’ENSA Clermont-Ferrand au sein de la chaire « habitat du futur » à laquelle elle participe sont principalement axées autour des questionnements liés à la réhabilitation du patrimoine existant, aux enjeux environnementaux des tissus urbains anciens ou ruraux (centres-villes, centres-bourgs) privilégiant des stratégies du « low-tech », du ré-emploi et de manière plus générale, visant la réduction de l’impact environnemental des filières de production du bâti (notion de cycle de vie des matériaux, énergies grises, etc.). La pédagogie par l’expérimentation s’appuie sur des pratiques identifiées dans le monde professionnel local : filières courtes, filières agricole, bois, pierre, etc.

Pour notre école, penser le low tech, ne relève pas du passéisme. Faire moins et durable, ne revient pas à tourner le dos à l’innovation, au savoir et à la recherche. Bien au contraire. Les basses technologies interrogent la quantité d’énergie déployée pour concevoir, représenter et produire des édifices ou des aménagements, les ressources employées, le déplacement des matières, les modes opératoires (artisanat / mécanisation / robotisation), l’écologie de la demande, le renoncement à la source, la réparabilité, la relocalisation, le réemploi, etc. Elles nous interrogent sur notre capacité à répondre aux impasses auxquelles nous sommes confrontées aujourd’hui : impasse liée à l’épuisement des ressources, aux pollutions, à la consommation et la dégradation des sols, impasse morale aussi.

La pensée transcalaire

L’ENSACF réaffirme l’importance de l’entrelacement des échelles (milieux / territoire public / édifices) dans la pédagogie du projet et ce dès la troisième année. La question de la complexité en architecture, traditionnellement portée par la question de l’échelle du projet d’architecture se développe maintenant sur un registre plus contemporain.

Deux dimensions pédagogiques abordent ce registre. La première concerne le rapport de l’architecture à son milieu. Cette articulation est abordée dès la première année : les exercices de projet sont contextualisés pour permettre d’aborder des notions de paysage très rapidement.  La deuxième traite du rapport de l’architecture avec les disciplines associées, grâce à l’intégration progressive de savoirs spécifiques et transversaux au sein des enseignements de projet. Le projet d’architecture est aussi pensé sous le jour du paysage et pas seulement sous celui de la stratégie de territoire ou de projet urbain, en particulier quand il est situé dans des territoires de faible ou moyenne densité, dans des territoires non-bâtis.