Projet présenté par Simon Teyssou, architecte, directeur de l’ENSACF

L’école d’architecture de Clermont-Ferrand existe depuis 1970. Elle fait partie des 4 écoles de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Les trois autres sont celles de Lyon, Grenoble et Saint-Étienne.

Clermont-Ferrand est l’une des 21 métropoles françaises. Elle est située au cœur du Massif central, vaste territoire de moyenne montagne au centre de la France.

L’école est installée sur le site de Sabourin, un ancien hôpital construit entre 1932 et 1934 par Albéric Aubert, architecte des hospices de Clermont-Ferrand. À l’issu d’un concours remporté par les architectes Pierre du Besset et Dominique Lyon, le sanatorium est transformé en école d’architecture et inauguré en 2015.

UNE ÉCOLE INSCRITE DANS UN SITE SINGULIER

Les locaux de notre école illustrent ce que peut être un projet de transformation d’un patrimoine existant. Notre école fait la démonstration qu’une architecture pensée avec talent, à un instant T, pour un programme particulier, dans un site unique, porte en elle les germes d’une possible conversion pour abriter un nouveau programme et de nouveaux usages, sans perdre son âme.

Enchâssée dans le coteau du Puy de Chanturgue, dans le quartier nord de Clermont-Ferrand, notre école offre aussi des points de vue extraordinaires sur la métropole : la butte historique de Clermont, l’ancienne ville médiévale de Montferrand, les installations industrielles de Michelin et ses cités ouvrières.

Mais depuis son toit terrasse on y admire aussi la plaine de la Limagne avec ses terres agricoles parmi les plus fertiles d’Europe, peu à peu grignotées par l’urbanisation et les infrastructures de mobilité ; les monts du Livradois avec ses forêts nouvelles plantées de conifères qui ont occupé des pans entiers de territoires ruraux désertés ; l’emblématique chaîne des Puys classée au patrimoine mondial de l’Unesco, et, au pied de l’école, quelques parcelles de vignes qui font revivre la culture viticole décimée par la crise du phylloxera à la fin du 19e siècle. Tant de choses peuvent être expliquées depuis son toit.

Cette possible appréhension du territoire depuis le site de notre école illustre les notions de « lieux » et de « milieux » ainsi que la notion de « l’entrelacement des échelles », lesquelles caractérisent l’enseignement spécifique de notre École.

L’École de Clermont-Ferrand, s’intéresse prioritairement à son territoire proche. En effet, nous pensons qu’un établissement comme le nôtre a pour vocation de stimuler le débat public local sur la transformation du cadre de vie en apportant une forme d’expertise grâce aux travaux d’étudiants, aux actions culturelles menées par l’école, aux travaux de nos doctorants et enseignants-chercheurs. L’école contribue à faire émerger des problématiques qui alimentent la réflexion des élus locaux et de l’ingénierie locale : par leurs hypothèses de projets, nos étudiants fabriquent des imaginaires stimulants en convoquant de nouveaux paradigmes. Il s’agit de bouger les lignes sur notre territoire, très concrètement, en évitant l’écueil de projets hors sol.

Le Massif central : un territoire d’étude privilégié

L’École a donc réinscrit dans son projet d’établissement l’idée selon laquelle le territoire du Massif central, considéré dans sa diversité, offrait des pistes de déploiements pédagogiques et de recherche intéressant les pouvoirs publics tout en permettant aux étudiants de l’ENSACF de se confronter au réel.

Tout en cultivant son attachement à la métropole clermontoise, l’École souhaite davantage interroger les ruralités et les petites et moyennes centralités du Massif central, en lien avec les politiques publiques portées par le gouvernement. Cette volonté s’inscrit aussi dans une tradition propre à notre établissement : l’enseignement de l’urbanisme en milieu rural et dans les petites centralités y existe depuis les années 1980.

Les ruralités

Dans une situation critique au sein de laquelle les concentrations métropolitaines montrent des limites (densité démographique, stress, pollutions, disponibilité et coût du foncier, etc.), nous sommes convaincus que d’autres scénarios sont à inventer.

Les centres-bourgs des territoires ruraux ou périurbains offrent un terrain d’expérimentation stimulant pour les étudiants et dans lequel l’architecture contemporaine a toute sa place. Autrefois associées à des inerties peu attractives, les conditions critiques contemporaines et les enjeux de demain (recyclage, économie de moyens, écologie des ressources, agriculture, redéfinition des relations à l’animalité, etc.) font des ruralités et des petites centralités des matrices de questionnements stimulants et d’engagement responsable. De nombreux ateliers pédagogiques hors les murs sont organisés tout au long du cursus universitaire tant dans le cycle licence que dans le cycle master, en partenariat avec des collectivités locales et des parcs naturels régionaux.

Si l’ENSACF s’intéresse à sa géographie proche, elle reste néanmoins attentive à équilibrer son intérêt pour « l’ici » avec celui pour « l’ailleurs », en réaffirmant son attachement au développement d’une culture architecturale, urbaine et paysagère élargie. Ciblés, les voyages long courrier permettent de mieux comprendre l’altérité, les ruptures d’échelle, l’histoire de l’urbanisme et des territoires. L’école a ainsi pour ambition d’explorer la mutation des territoires ruraux sur d’autres continents.

Les marges comme objet de recherche

En cohérence avec notre territoire d’études privilégié, notre Unité mixte de recherche (UMR Ressources), sous cotutelle du ministère de la Culture et de l’Université Clermont Auvergne a choisi la thématique des « marges » comme objet de recherche. Les marges peuvent être considérées comme des critiques, des transgressions, des résistances, des déviances, des résiliences mais aussi parfois comme des permanences, des résurgences ou des expérimentations. Il s’agit aussi de cultiver l’idée selon laquelle ce n’est pas depuis l’intérieur d’un système dominant que l’on trouve les solutions les plus pertinentes à un problème posé mais bien depuis ses marges.

L’expérimentation

L’ENSACF explore plusieurs formes de pédagogie de l’expérimentation : ateliers hors les murs, design build, questionnements liés à la réhabilitation du patrimoine existant, aux enjeux environnementaux des tissus urbains anciens ou ruraux (centres-villes, centres-bourgs) privilégiant des stratégies du « low-tech », du réemploi et de manière plus générale, visant la réduction de l’impact environnemental des filières de production du bâti.

Pour notre école, penser le low-tech, ne relève pas du passéisme. Faire moins et durable, ne revient pas à tourner le dos à l’innovation, au savoir et à la recherche. Bien au contraire. Les basses technologies interrogent la quantité d’énergie déployée pour concevoir, représenter et produire des édifices ou des aménagements, les ressources employées, le déplacement des matières, les modes opératoires selon que l’on se place dans le registre de l’artisanat, de la mécanisation, ou de la robotisation, l’écologie de la demande, le renoncement à la source, la réparabilité, la relocalisation, le réemploi, etc.

La pensée transcalaire

L’École est également convaincue de l’importance de la pensée transcalaire (l’entrelacement des échelles : milieux / territoires publics / édifices) et de la pensée transdisciplinaire dans la pédagogie du projet.

Deux dimensions pédagogiques abordent ce registre. La première concerne le rapport de l’architecture à son milieu. Cette articulation est abordée dès la première année. Les exercices de projet sont systématiquement contextualisés pour permettre d’aborder des notions de paysage très rapidement. Le projet d’architecture peut être pensé sous le jour de la stratégie de territoire ou de projet urbain, ou en lien avec le paysage, en particulier quand il est situé dans des territoires de faible ou moyenne densité, dans des territoires non-bâtis.

La deuxième traite du rapport de l’architecture avec les disciplines associées, grâce à l’intégration progressive de savoirs spécifiques et transversaux au sein des enseignements de projet.

UNE ÉCOLE CONSCIENTE DES ENJEUX ÉCOLOGIQUES

Les défis qui attendent les architectes, et donc nos futurs étudiants, sont considérables. L’épuisement des ressources, le nouveau régime climatique, l’effondrement de la biodiversité, le gaspillage et la dégradation des sols, l’effondrement de nombreuses petites centralités, les inégalités sociales criantes, les migrations sont autant de sujets qui impactent directement le secteur de la construction et de l’aménagement.

La crise sanitaire de la Covid-19 n’a fait que révéler les impasses auxquelles nous sommes confrontées. L’ENSACF a décidé de s’interroger encore plus sur cette crise globale pour mieux armer ses étudiants.

À la suite du philosophe Félix Guattari, à qui nous empruntons « ses » trois écologies, il nous a semblé que développer une sensibilité à l’écologie environnementale dans l’établissement était insuffisant.

Nous souhaitons tout autant mettre l’accent sur l’écologie sociale et sur l’écologie mentale. La première nous invite à mieux considérer notre rapport aux réalités économiques et sociales lesquelles nous parlent des liens entre les hommes au sein de chaque société dont ils participent, à différentes échelles (la famille, la communauté, l’école, le territoire, la planète). Elle nous interroge sur notre capacité à développer un esprit collaboratif. La deuxième questionne notre subjectivité, notre capacité à nous individuer dans le monde, à cultiver l’invention et l’altérité.

À l’avenir, nous souhaitons mieux incarner ces trois écologies. Nous souhaitons que nos étudiants soient davantage armés pour fabriquer des imaginaires stimulants et convoquer de nouveaux paradigmes pour construire le monde de demain. Cette volonté nous invite à affirmer encore plus notre projet d’établissement en bougeant les lignes sur notre territoire, très concrètement.

Nous assumons aussi qu’en tant qu’institution et pédagogues, nous n’avons pas toutes les réponses, loin de là.

Dans un monde devenu très incertain, nous sommes incapables d’objectiver ce qui se passe vraiment. Comme les étudiants, les enseignants-chercheurs sont des apprenants. Il s’agit d’explorer l’inconnu ensemble, d’imaginer collectivement les solutions de demain.